Attente récompensée

Publié le par bienvenuechezlesfous

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           Eh oui… le service public se doit d'accueillir n'importe qui. C'est sa faiblesse et sa grandeur. Je connais, merci. Je promets de ne pas porter plainte si l'on ne trouve pas de chambre pour nous loger, ma névrose et moi. Je n'ai pas envie de me retrouver avec cinquante autres dépressifs dans un grand dortoir sans chauffage à tourner en rond en mordillant un coin de ma veste de pyjama.

- Oui… C'est l'accueil… Pour une entrée… J'attends…

Les minutes passent une à une, disciplinées comme de bons petits soldats rythmant de leur pas cadencé l'écoulement de ma vie qui fout le camp.

La dame élégante gris perle reprend pour la énième fois l'examen inattentif de son magazine féminin.

- Vous attendez pour une entrée ?… Monsieur ! Vous attendez pour une entrée ?

Une autre jeune femme pressée essaie de tirer de sa torpeur le naufragé cramponné à sa valise. Sans résultat probant. Il va lui falloir se lever pour entreprendre une tentative d'approche moins distale.

Et pour moi ? Toujours rien. Je suis peut-être sauvé. Il n'y aura pas de place.

Comme souvent, je le souhaite aussi ardemment que je le  crains. Je veux m'enfuir d'ici et m'y réfugier pour me protéger de moi-même. Je me serais fatal au dehors et veux survivre pour les miens. Il faut que cela cesse : Qu'on me fasse entrer ou qu'on me dise de repasser mais il faut que cela se fasse vite.

Les yeux marron de notre hôtesse s'éclairent en même temps que s'élargit son sourire.

- Voilà. Il y a une place aux Peupliers. Vous voyez ce que je vous avais dit ? Il ne fallait pas vous inquiéter.

Elle en est toute guillerette. Elle a rempli sa missionnette de manière fort honnête. C'est super chouette !

Non, je ne vois pas ce que vous aviez dit. Tout au mieux, pouvais-je l'entendre, mais le voir, c'est hors de mes potentialités sensorielles. On n'est pas chez Georges Lukas !

Non, je ne m'inquiétais pas, ou alors pas dans le sens supposé. Maintenant, oui, je m'inquiète. J'ai peur d'avoir glissé le petit doigt dans un engrenage qui ne tardera pas à me broyer le bras avant de me réduire tout entier en chair à saucisse comme dans les abattoirs de Chicago si poétiquement  imaginés par Hergé.

Maintenant monte en moi l'inquiétude.

L'hôtesse, fière du devoir accompli, pousse vers nous une série de feuillets imprimés sur lesquels je ne me précipite pas. Ma femme les prend et je m'aperçois que depuis le début de notre attente, j'avais réfugié ma main droite au creux des siennes. Elle m'est toujours aussi indispensable.

La direction à prendre nous est très professionnellement indiquée : Tout droit après le portail, à gauche après les travaux, puis encore à gauche après la grande descente, le grand bâtiment avec un ascenseur extérieur près du terrain de football.

La force de l'habitude confère à ses indications une précision de guide Michelin. Pas question donc prétendre s'être perdu pour justifier de n'être jamais arrivé à bon port.

Je me lève.

Retour à la voiture.

Nous roulons lentement. Il fait beau pour une journée de janvier. Beaucoup de promeneurs traînent dans les allées alors que d'autres semblent attendre sur les bancs.

Qu'attendent-ils ? Je ne le saurai que bien assez tôt.

Nous sommes arrivés.

J'ai la gorge serrée et tapissée de papier buvard.

 

 

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Publié dans Litterature

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