Coup d' œil dans le rétro

Publié le par bienvenuechezlesfous

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                  Jamais je n'étais venu dans ce genre d'endroit qu'en simple visiteur ou pour y enseigner.

Mon statut est cette fois tout autre : Je suis malade. Complètement malade. Un peu comme quand ma mère sortait le soir et qu'elle me laissait seul avec…

Bon, ça va, j'arrête. Mais j'ai si peur que je suis prêt à me raccrocher à n'importe quoi, y compris une désuète rengaine.

Pré-admission.

On règle le protocole administratif devant un guichet couvert d'ordinateurs dans un vaste hall d'accueil ou s'agite une armée de secrétaires armoriées du sigle C.H.G.R. qui me demeure pour le moment hermétique. Je tremble comme une vieille feuille parkinsonienne ou frappée de delirium tremens. Je suis assis à côté de ma femme sur une inconfortable chaise de plastique blanc. Entre nous, posée sur le sol, une petite valisette rouge cerise du  meilleur effet.

L'ample salle ressemble à un hall de gare. Des foules anonymes s'y déplacent en tous sens d'un pas plus ou moins pressé. Sur des banquettes, d'autres foules attendent, composées d'individus mâles ou femelles aux faciès variés mais toujours soucieux.

Une femme, la cinquantaine entretenue en tailleur de laine gris perle et escarpins noirs vernis feuillette fébrilement les pages glacées d'une revue aux couleurs criardes. Elle s'attarde si peu sur chacune qu'il saute aux yeux qu'elle ne lit même pas les titres les plus larges. Le but réel de sa fausse concentration n'est donc autre que d'accélérer le temps tout en se donnant une contenance et un comportement socialement acceptable.

Que ferait-elle, si on la soustrayait brutalement au carcan des convenances ? Pleurerait-elle doucement ? Se figerait-elle en une posture marmoréenne ? Hurlerait-elle comme une louve dont on a massacré la portée ? Prierait-elle agenouillée au beau milieu de la salle ? Se lacérerait-elle le visage de ses jolis ongles vernissés rouge cerise ?

Quoi qu'il en soit, je ne crois pas qu'elle s'abîmerait dans cette lecture factice.

Non loin d'elle, serrant des deux mains une petite valise de carton bouilli marron hors d'âge, posée sur ses genoux étroitement collés, un quidam mal rasé, mal coiffé, l'œil perdu, enveloppé d'un imper suranné et chaussé de gros brodequins boueux, promène sur la salle son regard d'idiot.

Quelle tempête a jeté sur la côte ce naufragé de la vie ? Depuis combien de temps attend-il qu'un Scout en mal de BA vienne lui porter secours ?

Et moi, qu'est-ce que je fais ici ?

Je donne mon nom, mon adresse, mon numéro de sécurité sociale, ma profession, ma situation familiale, le nom de mon médecin traitant et le motif de ma venue à la dame.

Suis-je muni de l'attestation médicale requise confirmant la nécessité de m'accueillir sous ces voûtes ? Oui. Je suis on ne peut plus en règle, administrativement parlant. Bien. La jeune femme derrière le guichet nous tend un fascicule rempli de renseignements utiles sur les habitudes et usages ayant cours dans l'établissement. Mon épouse le prend. Je le perdrais longtemps avant d'être capable d'essayer de le lire.

Tout est en règle.

Il ne reste donc plus qu'à me trouver un alvéole dans la ruche. Téléphone.

- C'est pour une entrée… Oui, j'attends.

Coup d'œil vers nous.

- C'est toujours comme ça. Il faut attendre un peu. Ne vous inquiétez pas. Il y aura forcément une place.

Téléphone

- Oui ? C'est l'accueil… Pour une entrée… Oui… J'attends… C'est toujours comme ça. A cause des travaux au C.H.R. on nous envoie beaucoup de monde. C'est toujours comme ça.

Elle a la trentaine, les cheveux lisses châtains mi-longs autour d'un visage à la banale rondeur. Elle accueille les arrivants. C'est son métier. Un travail passionnant que je lui envierais presque même s'il est un peu répétitif.

- Oui… C'est l'accueil… Pour une entrée…

Comme à chaque fois, lorsque j'observe un parfait inconnu, je veux lui inventer une vie.

- Oui… C'est l'accueil… Pour une… Bon… J'attends.

C'est quasiment automatique. Pour ne pas dire pavlovien.

Un inconnu chauve sous un parapluie noir attend sans bouger que le feu passe au vert. Si j'ai un peu de temps, je lui tisse un destin. Je lui coupe une existence sur mesure à la façon d'un couturier cousant sur le corps nu d'un modèle le tissu qui lui fera la robe unique dont le tombé et la nuance ne seront définis que pour lui.

Elle n'est pas précisément jolie. Même assise, je l'imagine un peu trop ronde, avec des hanches qui la dépriment et une pilosité qui l'exaspère.

Pas à dire, je ne suis guère imaginatif ces temps-ci.

Elle essaie d'arrêter de fumer mais ne peut s'empêcher de se ronger les ongles malgré le vernis amer dont elle les couvre. Un petit ami ? Probablement, mais rien d'assez romanesque pour elle.

- Oui… C'est l'accueil… Pour une entrée… D'accord… J'attends…

ça ne se précise pas, dirait-on. Il n'y a pas de place. Nous sommes absolument désolés, c'est la première fois que cela nous arrive. Je suis désolée. Nous ne pouvons pas vous admettre aujourd'hui. Demain, peut-être ou dans dix ans. A moins qu'il n'y ait une attaque nucléaire, évidemment ou une rupture du plateau continental ou une pandémie de variole. Dans ce cas, il faudrait attendre un peu plus.

- Oui… C'est l'accueil… Pour une entrée… J'attends…

Pourvu qu'il n'y ait plus de places. Je veux m'en aller. Petit Jésus, fais qu'il n'y ait plus de place, s'il te plaît.

Notre réceptionniste onychophage nous coule des regards rassurants.

- Ne vous inquiétez pas. On n'a pas le droit de refuser d'accueillir un patient. Nous sommes un service public.

 

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Publié dans Litterature

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A
<br /> "Notre réceptionniste onychophage"<br /> Merci, j'aurai découvert un nouveau mot qui fleure bon la dévoration.<br /> Difficile d'alterner le langage soutenu et le passe-partout. Tu t'en sors plutôt bien..<br /> <br /> <br />
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