"Je ne suis pas un héros..." (D. Balavoine)

Publié le par bienvenuechezlesfous

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         - Je voudrais te demander quelque chose.

- Oui.

- C'est vrai que t'es instituteur ?

- C'est vrai, mais je ne suis plus très sûr d'être bon à grand chose.

- Tu pourrais regarder mes  exercices et me dire juste si c'est bon ?

- Tu as du travail à faire ?

- Ouais. Des maths.

Pourquoi diable ai-je été raconter que j'étais autrefois instit ?

Parce que c'est la vérité, pardi !

Je n'allais pas m'inventer une carrière de funambule d'opérette, d'étripeur de porc, de coureur cycliste ou un passé de proxénète simplement pour ne pas avoir à annoncer urbi et orbi le drame qui me frappe. Il est assez classique, en somme. C'est celui du chirurgien qui s'évanouit à la vue d'une goutte de sang, du trapéziste atteint de vertige, du spéléologue claustrophobe, de la strip-teaseuse frileuse ou du tireur d'élite parkinsonien. Le genre de petit oxymoron existentiel toujours propre à déclencher le sourire à la condescendance amusée de n'importe quel quidam.

Je n'ai jamais dit : Je suis instit. mais J'étais instit. La nuance temporelle ayant ici une lourde valeur sémantique. J'étais instit : Imparfait, et même très imparfait tout en restant de mode indicatif. L'imparfait exprimant, si j'en crois Grévisse (Et je crois qu'il faut toujours croire Grévisse.) une action ou un état en le considérant dans sa durée, mais achevé par rapport au présent du locuteur.

Je résume et simplifie outrageusement ce qui tient en une dizaine de pages à l'écriture serrée, mais je ne veux pas me faire passer pour l'éminent grammairien que je ne suis pas.

Quelles que soient les nuances exposées, l'action décrite est achevée, terminée, close et passée : Je ne suis plus instit et ne veux plus jamais l'être. Je ne veux plus me battre pour faire ingurgiter de force une cuisine indigeste à des élèves anorexiques ou déjà gavés jusqu'à la gueule. Je ne veux plus être, pour bon nombre de parents qu'une grosse feignasse d'enseignant trop payé.

Mon orgueil n'y est sans doute pas étranger.

J'ai, je le sais, depuis toujours, une bien trop haute opinion de moi-même et de l'acte de d'enseignement, pour le poursuivre un seul jour de plus.

Et puis… Et puis, je ne serai certainement plus jamais capable de retrouver le minimum d'agilité intellectuelle requise pour prétendre faire face à une quelconque classe. Je ne suis plus qu'une éponge bouffée aux vers, qu'un déchet, un débris, une merde molle gluante et verdâtre qu'un vieux clébard goitreux vient de lâcher sur un coin de trottoir.

Enseigner, moi ? C'est une plaisanterie ou une honte ?

Je ne vaux plus rien.

Je ne sais plus rien.

Je ne peux plus rien et je regrette un peu plus chaque jour de n'avoir pas eu l'idée d'arguer d'une bonne amnésie bien profonde dont l'authenticité n'aurait jamais été mise en cause sur la piste par la bande de pyjamistes ataraxiques que je fréquente quotidiennement.

Des maths ! Moi faire des maths ?

Dans mon bel arbre généalogique, le matheux, c'est mon père, et je ne lui arriverai jamais à la cheville. Ce con calcule mieux que le dernier avatar cryogénique de Fibonaci : Des trains en retard détournés par un pirate du rail devenu fou, et chargés de rases wagonnées de baignoires fantasques tout aussi fuyantes que les yeux de Judas ne lui posent pas la plus petite difficulté. Ses  putains de trains arrivent immanquablement à se croiser à l'heure prévue et toutes les baignoires crachent leur ultime goutte à l'instant fatidique décidé par lui et par Dieu.

Je le hais presque autant que je le peux admirer. Je l'envie avec la même force qu'il me dégoûte, inexplicablement. Ce père-là est virtuellement indestructible. Même dans mes phantasmes les plus interdits, je sais que jamais, je ne parviendrai à le tuer.

Alors… alors il va donc falloir que je me tue, moi.

Voilà qu'Annick me rappelle avec une candeur et une foi qui me bouleversent, pour corriger ses exercices puisque je suis instituteur et par-là dépositaire et transmetteur des savoirs et de la sagesse que l'on réserve aux plus modestes. Pour elle, j'ai l'impression d'être celui qui sait mais accepte l'ignorance des autres pour mieux la combattre.

 

 

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Publié dans Litterature

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