L'ivresse et le flacon

Publié le par bienvenuechezlesfous

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                 Le plafond défile au-dessus de mes yeux. Des portes claquent que je ne vois pas. Je reconnais le point de vue panoramique de l'ascenseur de verre.

J'ai cessé de me débattre, jugeant toute défense vaine.

Un autre plafond. D'autres claquements de portes invisibles qui font un contre-point aux clefs que l'on agite.

Je ne connaissais pas cet endroit.

J'ai de plus en plus de mal à maintenir mes yeux ouverts et à avoir une conscience, même obscure, de ce qui m'entoure. Je suppose que même trop tardivement, les quelques gouttes de Tercian qui m'ont été accordées finissent par avoir un effet sédatif. Je ne perçois plus le monde que par intermittence.

Des murs, un plafond, des bruits de portes, d'incompréhensibles voix, un trou noir, des bruits, des murs, des sons, un trou noir, des murs, des mains qui me tournent en tous sens comme un gibier qui va être dépecé après qu'on l'eut piégé. Je crois être arrivé dans une petite chambre aux murs bleu clair.

Je suis déposé sur un lit où me maintiennent immobile une multitude de mains inextricables. Je ne peux remuer que la tête que je secoue de droite à gauche pour essayer de voir la horde qui m'emprisonne. Je cherche à lire sur son étiquette le nom de ce barbare musculeux qui s'affaire à entraver mon bras droit dans une large sangle de cuir clair à l'intérieur doublé d'une bonne épaisseur de feutre. Sa tête est aussi ronde qu'une bille. Ses yeux marron sont aussi ronds que sa tête. Il a les cheveux bruns et drus, longs d'à peine trois millimètres avec une petite houppe follette sur le front. Un fan de Hergé, sans doute.

Le sort de mon bras droit semble scellé. Il s'assure à présent de mon bras gauche, en honnête artisan du maintien de l'ordre psychiatrique.

Pendant que le peu d'attention qui me reste était tendu vers l'observation de cette espèce de Tintin King Size, j'en avais oublié de me préoccuper de mes jambes. Elles aussi, ont été sévèrement sanglées. Ce qui devrait limiter fortement mes velléités de fuite. Je tente d'observer les boucles d'acier qui ferment mes ceintures. Peut-être se trouve-t-il là quelque espoir de point faible.

Que dalle ! Je ne suis pas le premier client qu'on accueille ici et la direction a eu tout le temps pour peaufiner l'inviolabilité de mes liens. Les boucles grises ne sont pas ordinaires. Elles ne sont pas pourvues d'ardillon à la vigilance facilement corruptible, mais d'un système de serrage qu'on ne peut faire jouer qu'au moyen d'une clef spéciale. J'ai déjà vu ce type de clef quelque part. Il s'en trouvait un modèle identique dans le bureau de l'étage supérieur où je m'étais trouvé au début de l'après midi. Je l'avais supposé servir à l'ouverture en catastrophe des toilettes au cas où s'y trouverait en perdition quelque pyjamiste dysenterique mais je m'aperçois à présent que leur destination est tout autre.

Je suis sanglé selon les règles.

Une infirmière me remonte jusqu'au menton une couverture de laine bleue qu'elle borde avec application. Elle se penche ensuite pour prendre une sorte de gros boudin de mousse enveloppé de tissu qu'elle glisse sous mon mince matelas.

- En chambre d'isolement, il n'y a pas d'oreiller, m'explique-t-elle avec douceur.

Pas plus que de rideaux, d'ailleurs.

Elle non plus, ne porte pas la classique blouse flottante à laquelle je m'étais habitué, mais un grand tablier, noué serré, façon garçon boucher. Dans quel service suis-je tombé ?

Mes geôliers semblent vouloir sortir puis se ravisent brusquement. Les deux mâles se disposent de part et d'autre de mon lit et en arrachent la couverture d'un geste à l'ampleur brutale.

Que se passe-t-il ?

Celui qui se trouve à ma gauche se penche sur moi et agrippe la ceinture élastique de mon pyjama qu'il baisse sèchement jusqu'à mes genoux.

En voilà des familiarités ! Que veut-il faire exactement ?

Ses grandes mains remontent jusqu'à ma taille pour s'en prendre cette fois à mon dernier sous-vêtement qui rejoint mon pantalon dans sa chute.

Trou noir.

On me secoue fermement par les épaules.

Conscience.

Je perds de plus en plus la notion des évènements. Le grand type à ma droite m'agite près du visage un objet que je ne distingue pas. C'est un ORNI : Objet Remuant Non Identifiable.

Trou noir.

Nouvelle bourrade amicale mais virile.

Encore cet ORNI impossible. Un peu moins proche du bout de mon nez, cette fois.

Qu'est-ce que c'est que ce truc ?

Trou noir.

Bourrade.

Conscience.

C'est blanc, de forme arrondie, et pourvu d'un col évasé à son extrémité. Désolé, je ne trouve pas.

Trou noir.

Bourrade.

Conscience.

L'homme à ma droite prend l'objet qu'il glisse entre mes cuisses avant d'essayer sans beaucoup de réussite d'introduire mon sexe flasque dans le goulot du Schmilblik dont la forme est celle d'un petit entonnoir.

Je pige ! C'est un pistolet ! Un urinal, pour les puristes du lexique. Un récipient en plastique au large col emmanché d'un long cou destiné au recueil des mictions masculines.

La mise en place est délicate. Mes courroies ne permettent pas de fantaisies contorsionnistes extravagantes et je suis maintenant à demi comateux. Je ne peux écarter suffisamment les cuisses, le col du bidule est trop long ou mon machin trop court, mais on n'arrive à rien de réellement constructif.

Trou noir.

Bourrade.

Conscience.

Tintin laisse tomber. Il me déçoit un peu. L'original fait toujours preuve d'une persévérance qui confère à la sottise. Il me bloque l'ampoule de plastique entre les jambes, son embouchure pointant vers le plafond et me fait comprendre, au moyen d'une gestuelle primitive mais parlante, l'usage et le mode d'emploi de mon flacon d'évacuation.

C'est formidable ! Avec le Tercian, j'avais déjà l'ivresse et voici qu'à présent, je suis gracieusement pourvu de son indispensable complément.

Trou noir

 

 

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Publié dans Litterature

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