Le bonheur d'être un termite

Publié le par bienvenuechezlesfous

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            La grande salle est vide.

Il règne à bord le calme qui précède les week-ends. Nombre des embarqués sont déjà partis en permission, d'autres préparent leurs sacs et ne prendront même pas  leur repas de midi au réfectoire.

Pour ce qui me concerne, pas question encore de virée à l'extérieur. J'ai seulement le droit de sortir accompagné, à condition de rester dans les limites de l'établissement.

Cela ne me gêne pas. Je n'ai plus la moindre envie de m'enfuir, bien au contraire : L'extérieur me fait peur.

C'est trop grand, trop imprévisible, trop dangereux. Je me suis adapté à l'enfermement au point qu'il me soit nécessaire. Dire que je suis heureux d'être enfermé serait peut-être un peu exagéré, mais je ne supporte même pas l'idée de ne plus être protégé derrière ces murs et ces vitres sales. L'inflexible routine qui rythme nos journées m'est indispensable dans sa rassurante répétition : Lever huit heures, midi repas, quinze heures trente, goûter ; dix-huit heures trente, repas du soir ; vingt-deux heures, tisane ; trente minutes plus tard, somnifère.

Ennuyeux, certes, mais apaisant de manière exactement proportionnelle.

Je me rêve ainsi parfois en termite aveugle et anonyme au sein de son immense colonie.  Occupé, toute mon existence à une seule tâche à la régularité mécanique et tranquille.

Un paradis pour dépressif.

Ne pas penser, agir seulement. Ne pas  penser, mais s'abîmer entièrement dans un geste sans cesse répété. S'y abstraire, s'y oublier totalement au point de n'être plus que l'action même que l'on accomplit, et qui nous définit entièrement. Je ne suis plus tel individu unique et différencié, mais simplement un termite parmi des millions d'autres exactement semblables. Je ne me définis plus qu'en tant que sujet agissant. Je suis un soldat, un ouvrier, un reproducteur, un nettoyeur ou que sais-je encore. Tout mon parcours, de mon éclosion à mon pourrissement, peut être englobé en un seul terme.

Plus de doute métaphysique et destructeur, plus d'interrogation vaine sur le sens de la vie, si tant est qu'elle en ait un. Plus de quête exténuante de soi-même. Je ne pense plus, je fais. J'agis, donc je suis. C'est tellement plus confortable.

Pourquoi ne suis-je pas un termite, un charançon, une tique, un lombric ou un coureur cycliste ?

La matinée s'étire donc mollement et je feuillette pour la cent millième fois un numéro de Gala racontant par le menu les amours tumultueuses d'une princesse monégasque et les soirées branchées d'un grand couturier parisien à queue de cheval, lunettes noires et éventail agressif. Les pages sont flétries à force d'être tournées et les photographies passées tant elles ont été regardées depuis plusieurs années que le magazine traîne sur les étagères de la bibliothèque du bord.

Bibliothèque, le terme est bien démesuré, sans doute, mais il y a quand même un vieux dictionnaire auquel il manque un bon quart de ses pages et dont les seuls utilisateurs connus sont de piteux joueurs de Scrabble, le plus  souvent amnésiques et vacillants.

Les pages restantes sont si souvent tachées et collantes qu'on se demande à quelle pratique insalubre elles ont dû servir de support.

On saute ainsi sans ambages de lapsus à liftier ou de perruche à planeur tandis que la double planche consacrée à l'art Gothique est polluée de traces jaunâtres s'apparentant à quelque chose entre la vomissure et l'épanchement séminal.

La matinée touche à sa fin.

 

 

 

 

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Publié dans Litterature

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P
Confort du lâcher prise.
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A
Notes d'humour dans la tristesse générale, pas mal...
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P
Terrifiant et drôle à souhait !<br /> Sans affectionner les commentaires routiniers, j'ose un "comme d'habitude" je me suis régalée.<br /> Je retrouve toujours vos lignes avec bonheur.
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B
<br /> <br /> Un très grand merci pour tant de fidélité.<br /> <br /> <br /> Comme d'habitude, et comme tout cuisinier des mots,  je ne me lasse pas de régaler ceux qui me font le plaisir de goûter mes petits plats.<br /> <br /> <br /> Cordialement<br /> <br /> <br /> N.D.<br /> <br /> <br /> <br />