On dirait qu'on oublie tout !

Publié le par bienvenuechezlesfous

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              Un homme traverse le couloir d'un pas pressé.

Nous quémandons des yeux un copeau d'attention, une bribe d'information.

Il ne nous voit même pas. Une urgence, certainement.

Une autre blouse blanche circule, mais ce n'est pas pour nous…Youh! C'est pour la voisine qui danse la capucine avec la Mère Michel qui cherche après son chat…

C'est long, c'est long…

Je veux partir. Il est encore temps. Si je franchis cette porte maintenant, personne ne m'arrêtera, alors qu'une fois passé l'entretien d'admission, ce sera une autre paire de manches.

On y va. Tout de suite. On rentre chez nous sans demander notre reste. On s'enferme. On se calfeutre. On oublie tout. On efface.

On enfouie la plus petite scorie de souvenir de la journée de chiotte qui se termine ici. Je n'ai plus besoin d'être ici. ça va aller bien, c'est promis. Tu verras, tu verras, je ferai plus le con, j'apprendrai ma leçon sur le bout de tes doigts, tu verras, tu verras… On connaît la chanson.

Je ne sais plus si j'extériorise alors toutes ces idées de fuite qui vibrionnent sous mon crâne ? Même si je ne le fais pas à haute et intelligible voix, il y a fort à parier qu'elles transpirent si violemment de toute ma personne, que n'importe qui peut en capter les effluves à dix mètres à la ronde.

Partir d'ici puisque c'est encore possible sans qu'on me colle la maréchaussée au train. On dirait qu'il ne s'est rien passé. On dirait que je n'ai jamais eu de poussées autodestructives. On dirait que je suis bien dans ma peau. On dirait qu'il fait soleil sous mon crâne. On dirait qu'on s'en moque et qu'on serait heureux quand même. On dirait que la vie est belle. On dirait tout ça, on y croirait et on oublierait le reste. Il ferait beau rien que pour nous comme dans la collection Arlequin.

- Vous allez pouvoir venir. L'interne va vous recevoir.

Trop tard.

Le piège referme sur ma jambe sa double denture d'airain. Le câble d'acier m'enserre le col. La glu gloutonne m'engloutit goulûment. Je m'empale aux pointes piquantes des pieux empoisonnés. Plus possible de reculer.

Il faut y aller.

Nous nous levons malgré le poids des peurs qui pèsent sur nos dos, et suivons le fantôme blanc comme deux ombres perdues.

Une pièce aveugle.

Un bureau métallique sombre et froid.

Des chaises devant, vides. Des chaises derrière, pleines de blouses plus ou moins défraîchies. Il est déjà tard et la fatigue perce sous les casaques idéalement blanches que ternit davantage un éclairage digne d'une arrière-salle de clandé dans un épisode des Incorruptibles en noir et blanc.

- Asseyez-vous. Je m'appelle Machin. Je suis l'interne du service. Qu'est-ce qui vous amène ici ?

Il pourrait avoir dix-huit ans. Il serait beau comme un enfant, fort comme un homme. Une barbe de soixante heures envahit son visage de post-adolescent. Il porte une tignasse presque rouge qu'aucun peigne ne doit parvenir à discipliner. Il a des yeux brillants d'intelligence et d'humour. Peut-être cherche-t-il parfois à paraître moins jeune que ce que l'on prétend sur son état civil. Il est docteur en médecine et sera bientôt honoré par la faculté d'un titre de guérisseur d'âmes.

Pourquoi suis-je ici ?

La question reviendra avec la persistance d'un leitmotiv tout au long de mon séjour.

Pourquoi suis-je ici ?

C'est tellement simple. Je suis ici parce que la souffrance que je porte est devenue à ce point insoutenable que je préfère mourir maintenant plutôt que de la traîner ne serait-ce qu'un jour de plus. Parce que j'ai tout pour être heureux et que je ne désire rien tant qu'une mort rapide. Je ne suis pas très sûr que cela soit bien normal. Aidez-moi ou tuez-moi mais il faut que cela cesse.

Pourquoi suis-je ici ?

- Disons que j'ai des velléités suicidaires.

 

 

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Publié dans Litterature

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