On fait ce qu'on dit

Publié le par bienvenuechezlesfous

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              - Il y a des livres et des revues dans la bibliothèque sous la télé. Il y en a aussi qui font des parties de  Scrabble.

- Bon, très bien.

ça va. Ta gueule ! Arrête de trouver tout très bien, cela va finir par être gênant.

- Voilà. C'est tout. Pour le reste, vous verrez tout seul. Notre rôle, aux infirmiers et à toute l'équipe soignante, ne consiste pas seulement à donner des médicaments et à faire du gardiennage. Nous ne sommes pas en prison, ici.

Nous avons avant tout un rôle psychothérapeutique. Si vous avez besoin de parler de quelque  chose, nous sommes là pour ça et nous sommes formés pour. C'est important. Il ne faudrait surtout pas croire que notre travail ne consiste qu'à vous empêcher de sortir. C'est bien plus compliqué. C'est important. Si vous avez besoin qu'un infirmier vous accompagne pour faire une promenade dans le parc, par exemple, on est aussi là pour ça.

Tiens donc ? On revient, mais cette fois, drapé noblement d'une blouse blanche et de tous les apparats du thérapeute. Je ne suis donc pas le seul à avoir recours aux échappatoires lexicales. Y aurait-il par ici quelque petite inavouable restriction à dissimuler ? Un petit accro discret mais dérangeant à la riche simarre passementée d'Esculape ?

- Bon, en même temps, en ce moment c'est un peu difficile parce qu'on n’est pas toujours assez nombreux. Mais bon, si vous vous y prenez à l'avance, on essaiera de se débrouiller.

Coucou, le voilou ! Je savais bien que se cachait derrière l'on un bien hypocrite petit furoncle qu'il conviendrait d'éviter de gratter si l'on veut éviter qu'il n'explose et ne se répande au corps entier.

Nous sommes formés à l'écoute psychothérapeutique qui est l'essence noble de notre profession mais nous manquons cruellement de temps pour nous y consacrer.

Entre les piqûres, les pansements, les distributions de calmants, les rapports, les coups de fil, les repas à servir, les réunions de synthèse, les lavements des uns et le toilettage des autres, les escarres de mamie, les pertes urinaires de papy, le delirium tremens de la dame du fond, et les crises d'angoisse agressive du petit toxico du coin, avec, en plus, la gestion des visites et des relations aux familles, on est quelque fois un peu débordé.

Mais bon, on s'arrange toujours.

Ah ça, c'est tout lui. Je le reconnais bien là.

On est vraiment un chic type sans manière toujours prêt à trouver un petit arrangement.

On ne va pas se compliquer la vie avec d'inutiles sottises.

On est un mec commode comme Modeste et simple comme Baptiste. Pas maniéré pour deux sous et avec qui il est toujours possible de concocter un compromis.

- Oui, je comprends. On ne fait pas toujours ce qu'on veut. Evidemment !

Ferme-la une fois pour toutes. Tu verras, tu auras l'air moins couillon et cela te fera une expérience nouvelle que tu pourras plus tard évoquer en famille. Le soir au coin du feu, par exemple.

- Autre chose : Ici, on fait ce qu'on dit et on dit ce qu'on fait.

- Et que faut-il entendre par-là ?

- Rien de plus que ce que je viens de dire. Quand on a quelque chose à faire, on le dit et quand on a dit quelque chose, on le fait.

- Bi…

Bon, ça va, j'ai compris. Je la boucle.

- Allez vous asseoir, si vous voulez. Je vais vérifier, mais je pense que l'interne est arrivé et qu'il va vous recevoir.

- D'accord. Merci.

Et nous nous retrouvons là où nous avions débuté notre périple exploratoire.

A présent le hall d'entrée est vide, mais les vieux fauteuils de faux cuir crème gardent en creux les marques parfois humides des postérieurs qui les occupaient à notre arrivée.

A l'heure qu'il est, toutes ces fesses grasses ou maigrelettes, bulbeuses ou assez aiguës pour rayer le bois des chaises, dures comme du vieux marbre ou plus gélatineuses qu'une méduse morte dont l'odeur empuantit la plage, aussi larges que des montgolfières ou à peine moins étroites qu'un paquet de cigarettes light, tous ces postérieurs névrotiques, psychotiques, anorexiques, boulimiques, dépressifs, avec tous leurs tics et leurs tocs sans oublier leurs flatulences, leurs vergetures, leurs hémorroïdes, leurs constipations, leurs diarrhées, se sont transportés comme un seul homme vers le réfectoire pour s'y sustenter.

De l'attente, encore de l'attente, toujours de l'attente.

Nous échangeons quelques mots de ré-assurance mutuelle de temps en temps.

Lesquels ? Je ne le sais plus. Sûrement de ces formules genre " Tout va bien se passer, tu vas voir. Ne t'inquiète pas. C'est le mieux que nous puissions faire. C'est ici que l'on pourra le mieux m'aider…"

Mais les formules n'ont rien de magique. Nous partageons l'inquiétude et nous multiplions l'angoisse.

- Ne t'inquiète pas, je passerai le plus souvent possible.

- Mais non, laisse-moi. Je te pose déjà assez de problèmes comme ça. Occupe-toi des enfants. Il vaut mieux que tu sois présente là-bas pour eux qu'ici pour moi.

- Mais non.

- Mais si. Prends soin d'eux et prends soin de toi.

Les mêmes mots reviennent au point de ne plus trop savoir qui dit quoi, tant nos craintes se rejoignent toutes.

 

 

 

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Publié dans Litterature

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