Reprenons un peu l'air

Publié le par bienvenuechezlesfous

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             Décor habituel de la grande salle à manger, salon télé, de lecture, de jeux, de déambulation, de discussions, d'angoisse et d'ennui.

C'est peut-être le soir ou encore le matin, en tous cas, quelque part entre deux nuits et hors de l'horaire d'un repas.

Deux types ébouriffés, à l'œil torve, perdus dans leurs pyjamas bleus, sont enfoncés côte à côte dans deux  fauteuils trop larges à l'assise affaissée. Ils ont à peu de choses près entre trente et cinquante et chacun peut voir dans le visage de l'autre le reflet de sa propre fatigue d'être. De son abattement. De sa désespérance à vivre.

- Qu'est-ce qu'on se fait chier. C'est pas croyable.

- Ouais. Je suppose que ça doit faire partie du traitement. L'emmerdothérapie.

- Ce doit être quelque chose comme ça.

Les bruits vagues de la vie nous arrivent sans nous distraire de notre lassitude : Une tuyauterie qui crie grâce, un emmuré qui demande à boire, deux visiteurs qui murmurent d'imperceptibles patenôtres sur le ton de circonstance qu'on prend par automatisme en présence d'un cadavre ou d'un malade que l'on sait condamné.

- C'était pas  trop dégueulasse ce midi, pour une fois.

- Qu'est-ce que c'était déjà ? Je n'arrive pas à me rappeler.

- De la langue de porc en sauce.

- Tu crois ? C'était pas plutôt hier ?

- Possible.

- J'ai quelques petits problèmes de calendrier ces derniers temps.

- Tu es ici depuis longtemps ?

- Trois ou quatre semaines, je suis pas trop sûr de ça non plus.

- C'est les médocs. ça nous colle un de ces bordels dans la tête.

- Mais sans eux, j'ai comme l'impression que ce serait pire.

S'en suit l'inévitable dialogue tournant autour du traitement que l'on suit, des posologies, des mérites comparés de divers somnifères, anxiolytiques, correcteurs d'humeur, antidépresseurs, inhibiteurs ou catalyseurs, capteurs de sérotonine ou psychostimulants de tout poil.

C'est très technique d'être dingue. Il ne faudrait tout de même pas croire que c'est un passe-temps qui ne demande pas un minimum d'investissement personnel pour réussir. N'entre pas au club qui veut. Le recrutement est aussi sélectif que celui du Rotary et devenir membre ne va pas sans exiger quelques petits sacrifices et une pincée de renoncement à deux ou trois habitudes, comme celle de pouvoir faire plus de vingt pas sans rencontrer un mur, pour n'en citer qu'une.

Et toujours la même question qui revient de manière presque mécanique :

- Tu faisais quoi, toi, avant ?

Avant quoi, on n'a pas besoin de préciser.

Avant de rejoindre notre croisière de l'horreur, cela va sans dire. Quoi qu'il en soit, avant… Dans une autre vie, un avatar antérieur ou quelque chose comme ça.

La question me met toujours mal à l'aise car j'ai découvert qu'à tous les coups, ma réponse provoquait un étonnement frôlant la stupéfaction. J'étais instit, dis-je à chaque fois en prenant soin de toujours employer l'imparfait et le ton de celui qui avoue je ne sais quelle turpitude impardonnable d'un effroyable et bien révolu passé.

J'aurais moins de peine à révéler que j'étais naguère recruteur pour une secte néo-nazi, que je violais des petites filles mortes le dimanche et que je collectionnais leurs yeux dans des bocaux en verre pour décorer ma  chambre à coucher.

 

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Publié dans Litterature

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Un lieu de nulle part où l'on entrepose des robots pour les réparer avant de les réaffecter à leurs tâches antérieures.
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